La TCHEUVRE du PÈRE SGUIN, d’après Alphonse DAUDET

Fruit du travail de l’Atelier de Patois de Sivignon, avec la participation d’Alphonse Daudet.

L’père Sguin awot toudze éju bié des maux davo ses tseuvres. Y’étot pareil à tsaque cop : Le père Seguin avait toujours bien des maux avec ses chèvres. A chaque fois c’était la même chose :
un biau matin, is cassint leutés lliens, s’abadint dans la montagne, apeu llamònhaut l’loup les mandzot. Ô pouyot bin les apignauder, leu faire pou dave le loup, y-z’y fàyot ren. un beau matin, elles cassaient leurs liens, s’égaraient dans la montagne et là-haut le loup les mangeait. Il pouvait bien les amadouer, les effrayer avec le loup, rien n’y faisait.
L’père Sguin wòyot bin qu’sa tseuvre avot quitsouze, mas ô savot pas ç’qu’y étot…Un dzo, cment ô vnot d’la tiri, la tseuvre s’torna vés lu apeu li dit : Le père Seguin voyait bien que sa chèvre avait quelque chose, mais il ne savait pas quoi… Un jour, alors qu’il venait de la traire, la chèvre se tourna vers lui et lui dit :
– « Acoutiz, père Sguin, l’temps m’deure vez vos, laichiz m’don corre llamònhaut ». – « Ecoutez, Père Seguin, le temps me dure chez vous, laissez-moi courir là-haut »
« Ah, cré vain diou ! Li arri ! » Qu’ôl a dit, tot attrapé. « Ah, Bon Dieu ! Elle aussi ! Dit-il, tout étonné.
Du cop ô laicha tsère so copon ; apeu, s’chitant à cul pllat, à coûté d’sa tseuvre : Du coup, il laissa tomber son seau et, assis par terre à côté de sa chèvre :
« Cment don, la Bllintse, t’voux parti ? » « Comment cela, la Blanche, tu veux partir ? »
Et la Bllintse de réponde :  Et la Blanche de répondre :
« Voui, mon maîte ». « Oui, mon maître »
« Te mandzes pas ton saoûl drot-là ? » « Tu ne manges pas ton saoul ici ? »
« Oh si ! père Sguin. » « Oh si ! Père Seguin
« T’as pas prou long d’côrde ? T’voux-ti que dz’l’allondze ? » « Tu n’as pas assez long de corde ? Tu veux que je te la rallonge ? »
« Y’est pas la poueiñne, père Sguin. » « Ce n’est pas la peine, Père Seguin »
« Alô, qui qu’i t’faut ? qui qu’te voux ? » « Alors qu’est-ce qu’il te faut ? Que veux-tu ? »
« Dz’voux aller à l’abade llâmònhaut, père Sguin. » « Je veux aller là-haut en liberté, Père Seguin »
« Mâs, ma poûre chtite, t’sais don pas qu’y-z-y a l’loup llâmont. Qui qu’te fras quand ô va vni ? » « Mais, ma pauvre petite, tu ne sais donc pas qu’il y a le loup là-haut ? Que feras-tu quand il viendra ? »
« Dz’vas l’cornailli, père Sguin ! » « Je lui donnerai des coups de cornes, P Seguin »
« L’loup s’fout pas mau d’tes côrnes. Ô m’a mandzi des tseuvres qu’avint des vraies côrnes de boquin. T’sais bin, la poûre vieile Rnaude, qu’étot là l’añnée passie ? Eune vaillante, costaude apeu tsarogne cment un boquin. Is s’sant tañnés, dave le loup, tote la neit, apeu à la pique du dzo, ôl l’a mandzie. » « Le loup se moque bien de tes cornes. Il m’a mangé des chèvres qui avaient de vraies cornes de bouc. Tu sais, la pauvre vieille Renaude, qui était là l’an dernier ? Une vaillante, forte et teigneuse comme un bouc. Ils se sont battus avec le loup, et à la tombée de la nuit il l’a mangée .»
« Ah, la poûre vieile !…Y-z-y fait ren, père Sguin, dz’voux y aller quand miñme ! » « Ah, pauvre vieille !… Ça ne fait rien, Père Seguin, je veux y aller quand même ! »
« Vain diou ! mas, qui qu’i’ant don dans la beuille çhtés tseuvres ? Encô eune qu’le loup va m’mandzi. Ah nan…dz’vas bin t’en empêtsi, saloprie ! Dz’vas t’feurmer dans l’écueurie apeu t’vas y rester. » « Vain Dieu ! Mais qu’ont-elles toutes dans le ventre ces chèvres ? Encore une que le loup va me manger ! Ah non ! Je vais bien t’en empêcher, saleté !Je vais t’enfermer dans l’écurie et tu vas y rester. »
L’père Sguin a pris sa tseuvre, l’a foutue dans l’écueurie, apeu ôl l’a boucllée. Mas, ôl awot pas pensi au caleuron. Ôl awot pas pus tôt torné l’dos qu’la ptiète a foutu l’camp. Le Père Seguin a pris sa chèvre , l’a mise dans l’écurie et l’a bouclée. Mais il n’avait pas pensé à la lucarne. Il n’avait pas le dos tourné que la petite s’est sauvée.
Au bout du compte, y’awot été eune boñne dzôrnée p’la tseuvre du Père Sguin. Vés les midi, en corrant de drète apeu d’gautse, alle s’est rtrouwée dans eune bande de tsamois que croquint eune veugne sauvâdze à plleiñnes dents. Note ptiète corrateuse fàyot d’l’effet davou sa bllaude tote bllintse. Alle awot peurtot la meilleûre plléce pe mandzi la veugne, apeu tos çhtés môcheus étaint bié cmin faut…. Au bout du compte, ce fut une bonne journée pour la chèvre du Père Seguin. Vers midi, en courant de droite et de gauche, elle s’est retrouvée dans une bande de chamois qui croquaient une vigne sauvage à pleines dents. Notre petite coureuse faisait de l’effet avec sa robe toute blanche. Elle avait partout la meilleure place pour manger la vigne, et tous ces messieurs étaient bien comme il faut…
Tot pr un cop l’vent feurdit. La montagne devnot tote violette, y’étot l’sa. »Dédza » dit la chtite tseuvre; apeu alle s’arrééita tote seurprise ; en bas, les târres étaint catsies p’la breume. Nos woyot pus l’pâtchi du père Sguin, y’awot pus ren qu’la tseumnée qu’feumot…Alle écoutot les cllotses des bééites que rentrint…alle se chintot tote peurdue. Un çhoutot qu’passot, la teutsa dave ses aules. Alle gueurdalot…. Tout d’un coup le vent fraîchit. La montagne devint toute violette, c’était le soir. « Déjà » dit la petite chèvre ; puis elle s’arrêta toute surprise ; en bas, les champs étaient cachés dans la brume. On ne voyait plus le pré du Père Seguin, il n’y avait plus que la cheminée qui fumait… Elle écoutait les cloches des bêtes qui rentraient… Elle se sentait toute perdue. Un hibou qui passait la toucha de ses ailes. Elle frémit…
Apeu, alle a acouté heurler llamònhaut : “Hou Hou”…Alle a rpensi au loup; deurant tote la dzôrnée, la beurdine , alle y’awot pas sondzi…achtheûre… Puis elle a entendu hurler là-haut : « Hou ! Hou ! » Elle a repensé au loup ; durant toute la journée, la sotte, elle n’y avait pas songé… maintenant…
Eune trompe côrna dilé en bas : y’étot ç’poûre Père Sguin qu’essayot d’la faire revni….”Hou, hou” qu’ô faillot l’loup. “Rvins, rvins” soûnot la trompe…La Bllintse arot ben éju envie de s’renvni; mâs en pensant à çtu pau, à çte côrde, au beuchon du pâtchi, alle s’dit qu’achtheûre, alle pourrot pllus se faire à çhte vie… i valot maîs dmeurer itié… Une trompe corna là-bas en bas : c’était ce pauvre Père Seguin qui essayait de la faire revenir… « Hou ! Hou ! » faisait le loup. « Rvins, rvins ! » sonnait  la trompe… La Blanche aurait bien eu envie de revenir ; mais en pensant à ce piquet, à cette corde, au buisson du pré, elle se dit que maintenant elle ne pourrait plus se faire à cette vie… il valait mieux rester ici…
La trompe soûnot pus…. Derri li, un breut d’brintses. Alle s’est toûrnée apeu alle a vu sos la brondie deux orailles totes drètes,  deux/yeux qu’brillaint…Y’étot l’loup… apeu un biau ! Ô boudzot pas, chité su so derri. Ol ’tot là qu’agadot la ptiète tseuvre bllintse en se rlichant les babines …Ô sawot ben qu’ô la mandzrot, alô le loup prenot bié so temps. Quand alle s’est tornée, ô s’est mis à ricaner :« Ha ha! La ptiète tseuvre du Père Sguin, dz’t’attendos ! » apeu ô passa sa grosse langue rodze su ses babines bavouses. La trompe ne sonnait plus… Derrière elle, un bruit de branches. Elle se retourna et vit sous le feuillage deux oreilles toutes droites, deux yeux qui brillaient… C’était le loup.. et un beau ! Il ne bougeait pas, assis sur son derrière. Il était là qui regardait la petite chèvre blanche en se lèchant les babines… Il savait bien qu’il la mangerait, alors le loup prenait bien son temps. Quand elle s’est retournée, il s’est mis à ricaner : « Ha ha ! La petite chèvre du Père Seguin, je t’attendais ! » Puis il passa sa grosse langue rouge sur ses babines baveuses.
La bllintse se chintit foutue… Alle rpensa à l’histoère d’la vieile Rnaude que s’étot battue tote la neit dvant d’éte mandzie l’matin ; alle s’est dit qu’i vaudrot pt’éte maîs s’laichi mandzi tot d’suite. Mas nan ! Tot compte fait, alle a bèchi la tééite, les côrnes en avant cment eune brave tseuvre qu’alle étot. Oh nan ! Alle sawot ben qu’alle tuerot pas l’loup…Les tseuvres tuant pas les loups, mâs alle voulot ranque woî si alle pourrot tni autant qu’la Rnaude… La blanche se sentie perdue… Elle repensa à l’histoire de la vieille Renaude qui s’était battue toute la nuit avant d’être mangée au matin ; elle se dit qu’il vaudrait peut-être mieux se laisser manger tout de suite. Mais non ! Tout compte fait, elle baissa la tête, les cornes en avant comme une chèvre courageuse qu’elle était. Oh non ! Elle savait bien qu’elle ne tuerait pas le loup… les chèvres ne tuent pas les loups, mais elle voulait juste voir si elle pourrait tenir autant que la Renaude…
Tot pr’un cop l’loup s’approtse et la tseuvre cmenche à l’cornailli. Ah ! la brave tseuvrette, alle y allot d’bon coeur : maîs d’dix cops alle a fait rcueuler l’loup pe rprende so souffe. A tsaque cop la gormande mandzot encô un mocheau d’hèrbe, d’la boñne hèrbe qu’alle aiñmot tant… Tout à coup le loup s’approche et la chèvre commence à jouer des cornes. Ah ! la brave chevrette, elle y allait de bon cœur : plus de dix fois elle a fait reculer le loup pour reprendre son souffle. A chaque coup la gourmande mangeait encore un morceau d’herbe, de la bonne herbe qu’elle aimait tant…
Apeu, alle rtournot s’batte, dave eune plleiñne gueule d’hèrbe…. Et puis elle retournait se battre, avec une pleine gueule d’herbe…
Y’a deuré tote la neit. Des cops, la tseuvre du Père Sguin agadot les étoiles qu’beurlutint dans l’cié apeu s’djot : « Oh ! y faut qu’dze teunne tanqu’à ç’qui faille dzo ! » Ça a duré toute la nuit. Parfois, la chèvre du Père Seguin regardait les étoiles qui scintillaient dans le ciel et elle se disait : « Oh ! il faut que je tienne jusqu’à ce qu’il fasse jour ! »
Les eunes après les autes, les étoiles s’tuaint. La Bllintse cornaillot, le loup la gnaquot, y arrétot pas. Les unes après les autres les étoiles s’éteignaient. La Blanche donnait des coups de cornes, le loup la mordait, ça n’arrêtait pas.
Apeu…vlà qu’le dzo s’est lvé… un polot tsantot llavau dans eune locatrie. « Y’étot temps ! » qu’alle a dit, la poûre bééite qu’attendot renque le dzo p’meuri ; alle s’est coutsie à bas, sa poûre bllaude plleiñne de sang…Alô le loup s’est roûtsi su la ptiète tseuvre apeu ôl l’a mandzie. Et voilà que le jour s’est levé… un coq chantait là-bas dans une ferme. « C’était temps ! » a-t-elle dit la pauvre bête qui n’attendait que le jour pour mourir ; elle s’est couchée par terre, sa pauvre robe blanche pleine de sang… Alors le loup s’est jeté sur la petite chèvre et l’a mangée.